Espagne : les Témoins de Jéhovah peuvent être qualifiés de « secte destructrice » après une décision de justice

Six Témoins de Jéhovah espagnols avaient engagé une action en justice contre l’Association espagnole des victimes des Témoins de Jéhovah, contestant l’utilisation du mot « victime » dans le nom de l’association

Une confirmation au nom de la liberté d’expression. La justice espagnole a estimé que rien n’interdisait de se dire « victime » des Témoins de Jéhovah ou même de qualifier cette organisation de « secte destructrice » dans un arrêté qui ratifie un jugement de première instance remontant à fin 2023, consulté par l’AFP ce mardi.

Un tribunal de Madrid a ainsi confirmé en appel le 16 avril un premier jugement rendu en faveur de l’Association espagnole des victimes des Témoins de Jéhovah (AEAVTJ), estimant que son nom et ses critiques ne constituaient pas une atteinte illégitime à l’honneur de l’organisation religieuse.

Désigner les Témoins de Jéhovah comme une « secte destructrice », s’en dire officiellement « victime » et constituer une association comprenant la dénomination de « victimes des Témoins de Jéhovah » « relève de la liberté d’expression », peut-on lire. « Même si cela est désagréable ou blessant » pour ce mouvement religieux, la liberté d’expression s’applique également quand on considère que le fait d’appartenir aux Témoins de Jéhovah « porte atteinte à la santé, met en danger la vie des personnes ou crée des victimes », est-il également écrit.

Des plaintes régulières

Mouvement fondé dans les années 1870 aux Etats-Unis par Charles Russell, les Témoins de Jéhovah se considèrent comme les seuls à restituer un christianisme des origines. Ils sont régulièrement accusés de dérives sectaires pour leurs préceptes rigoristes et l’organisation n’hésite pas à porter plainte contre ceux qui dénoncent ses pratiques.

Six Témoins de Jéhovah espagnols avaient en l’occurrence engagé une action en justice contre l’AEAVTJ, contestant l’utilisation du mot « victime » dans le nom de l’association et réclamant sa dissolution.

« C’est la première fois que, dans un pays, on affirme qu’on peut qualifier de « secte destructrice » une religion, même si elle est bien enregistrée comme religion », s’est réjoui auprès de l’AFP Carlos Bardavío, un avocat des victimes des Témoins de Jéhovah.

Selon l’avocat, cette décision, qui peut encore faire l’objet d’un recours auprès du Tribunal Suprême espagnol, a une « portée internationale », de surcroît si elle est contestée devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) par les Témoins de Jéhovah et qu’elle y est ratifiée. Le tribunal s’est appuyé notamment pour sa décision sur des textes internes à l’organisation, en principe confidentiels et réservés aux responsables, ainsi que sur les témoignages de huit anciens adeptes.

« Secte dangereuse »

Samuel Ferrando, le président de l’AEAVTJ, s’est dit auprès de l’AFP « très satisfait » de cette décision : « La justice valide notre voix et notre droit à nous définir en tant que victimes. Et confirme que nombre de leurs pratiques montrent qu’on peut les qualifier de secte dangereuse ». « Jusqu’à présent, tout média qui osait les qualifier de secte s’exposait à une plainte de la part des témoins de Jéhovah », souligne-t-il.

« Avant, il n’existait aucune entité officielle regroupant les victimes des témoins de Jéhovah et quand nous avons créé une association légale, avec ses statuts, ils ont considéré qu’il s’agissait d’une attaque contre eux », rappelle-t-il, soulignant que, depuis le jugement en première instance, d’autres associations avaient été créées « au Mexique et en Argentine ».

Samuel Ferrando espère que cette décision servira à « faire évoluer leurs pratiques, telles que l’ostracisme (l’obligation de couper les ponts avec une personne qui a quitté l’organisation), et que davantage d'(anciens) Témoins de Jéhovah pourront profiter de leur famille sans avoir à en payer les conséquences ». Son association, créée en 2019, compte à présent 740 membres, dont certains sont encore dans cette communauté.